«En Centrafrique, il n'y aura pas de paix durable sans un dialogue inclusif», affirme Catherine Samba Panza
08 sept. 2026RFI : Catherine Samba-Panza, pourquoi dites-vous qu'une paix négociée au sommet ne sert à rien si la population ne se l'est pas appropriée ? Vous pensez notamment au conflit actuel dans les Grands Lacs et dans l'est de la RDC, où vous êtes impliquée au nom de l'Union africaine ?
Catherine Samba-Panza : Oui, par exemple, tout à fait. Dans le cadre de ma mission de facilitateur, je me bats justement pour que les accords signés à Washington, à Doha, soient vraiment disséminés, pour que les populations puissent être au courant. Qu'est-ce qui a été décidé dans ces accords ? Comment ils vont être mis en œuvre et dans l'intérêt de qui ? Il est important qu'il y ait des relais en faveur des populations.
Mais concrètement, comment les populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu peuvent-elles s'approprier l'accord de Washington du mois de décembre dernier ?
Catherine Samba-Panza : Nous avons prévu, dans le cadre de nos missions de facilitateur, d'avoir des consultations au niveau de Kinshasa, mais également d'avoir des consultations éclatées dans l'est de la République démocratique du Congo, notamment à Goma, à Bukavu, dans l'Ituri, etc. Nous avons prévu des missions de terrain. Mais, en dehors des missions de terrain, il y a des relais de la société civile, il y a également les confessions religieuses, les chefs coutumiers, les femmes, les jeunes qui peuvent faire connaître le contenu de ces accords par les populations.
Pourquoi dites-vous que les femmes sont exclues de beaucoup de négociations de paix ?
Catherine Samba-Panza : Vous savez, quand on regarde les statistiques de l'ONU, des organisations régionales, il y a très peu de femmes qui sont à un certain niveau des processus de paix au niveau formel. Mais les femmes sont présentes dans les processus de paix au niveau local. Ce sont les femmes qui mènent le travail de terrain. Ce sont les femmes qui mènent le travail de médiation avec les groupes armés. Elles sont exclues au niveau formel des processus de médiation, mais elles sont là.
Un accord est plus durable si les femmes se l'approprient ?
Catherine Samba-Panza : Exactement. Toutes les études du monde sont unanimes : un accord n'est durable que si les femmes ou les communautés concernées ou affectées par le conflit sont impliquées.
Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, vous êtes également présent à cette Fabrique de la diplomatie à Paris, parce que vous êtes aussi un homme de paix, notamment en Centrafrique. Nous sommes donc à côté de la présidente Catherine Samba-Panza. Peut-on dire qu'entre 2014 et la présidentielle de 2016, quand elle a présidé la RCA, elle a conduit l'un des rares processus de paix qui a abouti à quelque chose de concret ?
Dieudonné Nzapalainga : On peut le dire parce que nous étions à une étape charnière, marquée par une crise où la violence était au sommet. Il a fallu baisser les tensions. Il fallait apaiser les cœurs, faire converger les énergies, mobiliser les gens et leur indiquer une vision commune, aller aux élections. Pendant deux ans, ce travail a été fait de manière méthodique, courageuse, avec abnégation et détermination. Nous avons vu le résultat puisque nous sommes allés aux élections comme si on était dans un pays civilisé, sans tirer un coup de fusil. Les gens étaient alignés les uns derrière les autres. Ils ont voté au premier tour, voire au deuxième tour. Et moi, j'avais les larmes en voyant cette situation. Oui, il est possible que, si les hommes se fixent un destin commun, ils se l'approprient. Ils peuvent aussi tenir des paris. Et on l'a tenu en 2016.
Je crois que le pape a aussi un petit peu aidé, puisque le pape François a visité Bangui un mois avant le premier tour de la présidentielle. Catherine Samba-Panza a-t-elle des qualités de médiatrice particulière qui font que des fois ça marche, des fois ça ne marche pas ?
Dieudonné Nzapalainga : Mais nous sommes allés à la présidence. La présidente avait parlé et le pape a parlé. Le pape a encouragé tout le parterre des hommes et des femmes politiques à pouvoir transcender leur situation pour dire qu'il est temps de nous unir.
Madame la présidente, quel est le message que vous avez retenu de votre rencontre avec le pape en ce jour de novembre 2015 ?
Catherine Samba-Panza : Comme vous l'avez dit, la visite du pape en Centrafrique a été pour beaucoup dans l'apaisement des cœurs. Le pape nous a encouragés à travers son partage de paroles de paix. Les Centrafricains, de manière unanime, ont accueilli les messages de paix qui ont été apportés par le pape. Nous avons bénéficié d'une période exceptionnelle avec l'ouverture de la Porte Sainte à Bangui. Tout cela a apporté une certaine cohésion, une certaine réconciliation nationale.
Il y a le pape, mais il y a votre propre action. Avec le recul, aujourd'hui, quel est, à votre avis, la principale qualité d'une médiatrice ?
Catherine Samba-Panza : Beaucoup d'écoute, beaucoup de disponibilité. Avoir une vision et avoir la volonté de la paix et de la réconciliation nationale. Sans écoute, on ne peut pas savoir ce que l'autre attend de vous. Sans dialogue, on ne peut pas non plus échanger sur les questions essentielles qui divisent. Il est important de dialoguer, d'avoir un consensus sur la plupart des grandes décisions à prendre. C'est ce que j'ai fait pendant la transition, encouragée d'ailleurs par la Charte constitutionnelle de transition qui a prévu toutes ces étapes dans ses textes.
Il y a eu en effet ce moment exceptionnel dans l'histoire de la Centrafrique, cette élection de 2016 gagnée par Faustin-Archange Touadéra. Et puis, quatre ans plus tard, votre pays a replongé dans la guerre civile avec la rébellion de François Bozizé et l'arrivée des troupes russes. Est-ce un cycle infernal ?
Catherine Samba-Panza : Ce n'est pas un cycle infernal, mais je pense qu'après la transition et surtout les grandes orientations qui ont été apportées par le Pacte de paix et de réconciliation, il fallait consolider les acquis de la transition. C'était important. Le Pacte de réconciliation, qui a été adopté lors du Forum national de Bangui, avait tracé les grandes lignes de la conduite du pays pour les dix prochaines années. Les recommandations du Forum national de Bangui devaient constituer la base de toutes les décisions durant les dix prochaines années. C'était le cadre idéal de référence en termes de réconciliation nationale, en termes de développement économique pour la paix et la cohésion nationale. Malheureusement, nous n'avons pas su consolider les acquis du Forum national de Bangui et, évidemment, nous sommes retombés dans le cycle que vous appelez infernal.
Aujourd'hui, beaucoup pensent que, sans l'intervention de troupes étrangères, il ne peut pas y avoir de paix en République centrafricaine. Que leur répondez-vous ?
Catherine Samba-Panza : Les Centrafricains, fondamentalement, veulent la paix et ont confiance dans leur capacité de ramener la paix, de s'unir et de travailler pour le développement de leur pays. Il suffit de leur faire confiance. Mais il suffit également de créer la confiance à tous les niveaux : au niveau des partenaires, au niveau des investisseurs, mais surtout au niveau des Centrafricains eux-mêmes. Si on crée la confiance et que l'on ramène les Centrafricains autour d'une table pour un dialogue inclusif qui prenne en compte toutes leurs préoccupations et les propositions de sortie de crise, nous pouvons y arriver.
Donc refaire la conférence de Khartoum. Que faut-il faire pour ramener la paix ?
Catherine Samba-Panza : Nous n'avons pas besoin de refaire la conférence de Khartoum. Vous savez, il y a eu le dialogue politique inclusif qui s'est tenu il y a quelques années. Vous savez quelles sont les décisions qui en sont issues ? Les participants ont tout renvoyé aux recommandations du Forum national de Bangui. On dit que ce n'était pas la peine de perdre du temps à élaborer d'autres recommandations, alors que nous avons une foultitude de recommandations dans les tiroirs du pays. Je pense qu'on peut envisager cela autrement. Un dialogue permanent, une concertation permanente permettent déjà d'être en contact avec toutes les parties, tous les antagonistes de la crise, et d'essayer de trouver une solution commune à notre situation difficile.
De ce point de vue, le pouvoir actuel ne fait pas assez pour le dialogue ?
Catherine Samba-Panza : Nous constatons qu'il y a beaucoup de demandes pour un dialogue réel, inclusif. Il y a beaucoup de demandes à ce niveau. Maintenant, il appartient aux autorités légalement mises en place de voir dans quelle direction s'orienter pour un retour réel à la paix et à la relance économique du pays.
Vous avez dit, dans votre discours ce vendredi à Paris, que vous pensiez que la France avait un rôle à jouer dans les conflits militaires en Afrique. Quel rôle la France peut-elle jouer ?
Catherine Samba-Panza : Quand je parle de la France, il n'y a pas que la France, il y a toute l'Union européenne derrière. Vous savez, sans la communauté internationale, sans la France, sans l'Union européenne, notre sortie de crise en 2016 en République centrafricaine ne serait pas allé loin. On a besoin de la communauté internationale. On a besoin des partenaires comme la France pour nous appuyer dans notre démarche stratégique de sortie de crise en termes financiers, en termes d'appui logistique, en termes également de soutien économique. Cela est très important. Nous sommes dans un monde interconnecté et nous avons besoin des uns et des autres pour pouvoir avancer.
Source: RFI, le grand invité d'Afrique